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From Theatrum Paracelsicum

[p. 3] A tresillustre princesse ma Dame la Duchesse d’Elbœuf.

Ma Dame toute la trouppe des Theologiens dit & prononce d’vn commun accord, que Charité est l’acomplissement de la Loy: d’autant que Dieu qui l’a donnée, luy-mesme l’a reduite en ce sommaire, comprenant ces deux poincts assauoir, Aymer Dieu de tout son cœur, & son prochain comme soy-mesme. La loy donc ne commande que d’aymer, c’est à dire d’auoir charité en recommandation, ou d’estre Charitable. Mais ceste amour ou charité n’est & ne gist pas seulement (comme a escrit ce S[aint] docteur S[aint] Iean Chrysostome) à aymer celuy duquel on est aimé, ou bien celuy duquel on reçoit seruice agreable, ou celuy duquel on reçoit du bien: ni aux seules paroles & promesses, ni aux salutations, ains au soin souci & aux effects: comme à deliurer les personnes de necessité & pauureté, secourir les malades, retirer les personnes de danger, & leur aßister au besoin. On peut donc conclure qu’elle est (comme disent nos S[aints] docteurs) la fontaine, source & racine de tous biens, & dire que toutes les vertus qu’on puisse donner & attribuer à vne personne seront veines & sans aucun fruict ni effect, si charité n’y est entremeslée. Or la subuention & secours qu’on faict aux malades, semble estre la plus recommandable entre toutes les œuures charitables: parce qu’il y a plus de personnes qui peuuent aßister & secourir les pauures, consoler les affligez, visiter & soulager les prisonniers ou autrement oppressez, qu’il n’en y a de ceux qui peuuent guerir les malades. La charité donc qui s’exerce à cela (d’autant que ceux qui le peuuent fai- [p. 4] re sont plus rares que les autres) semble estre plus recommandable. Ce seul obiect, qui doit inciter ceux que Dieu a appelez à la cognoissance de la Medecine, mais principalement à l’exercice d’icelle, à trauailler diligemment pour trouuer moyen de soulager & guerir les malades tost, seurement, & le plus doucement que faire ce peut: cela di-ie, m’a tousiours incité, dès qu’il a pleu à Dieu me donner quelque cognoissance d’icelle, de recercher les secrets de nature, & les moyens pour atteindre & paruenir à ce but le mieux & le plus droit qu’il me seroit poßible. Quoy faisant, ayant au mesme temps receu cest honneur d’estre appellé au seruice de feu de treshonorable & tresheureuse memoire ma treshonorée Dame & maistresse Ma Dame la Grand vostre Mere, l’ame de laquelle iouit à present de la bien heureuse vision de Dieu auec les saincts Anges, où elle reçoit le salaire promis à ses tresrenommees vertus & charitez. Ie fus alors encores d’auantage solicité par elle à telle recerche (comme elle estoit Dame autant accomplie en toutes perfections & vertus qu’il s’entrouuaist de son temps) mesmement à celle des secrets de Paracelse: qui m’occasionna de faire amas de tant de liures des siens, & de tous ceux qui auoyent escrit & traicté de pareille doctrine, que i’en peu recouurer pour lors: & entre autres, la grand Chirurgie dudict Paracelse m’estant tombée entre les mains, ma semblé, apres l’auoir plusieurs fois leue & releue, contenir grande partie de ce que ie cerchois, pour le regard du soulagement de ceux qui sont blessez ou autrement affligez d’vlceres de quelque sorte, façon & nature qu’elles soyent: mais notamment plus specialement & facilement, pour donner secours aux blessez en toute sorte. Mais comme cest autheur a escrit ses liures fort couuertement vsant de termes dificiles, paroles obscures & figurées, notamment en la partie où il traicte des Vlceres: & qu’en l’exposant & faisant entendre, on faict pareillement ouuerture à l’intelligence de ses autres liures. Pour en pouuoir retirer le profit que luy-mesme a desiré, n’ayant eu autre [p. 5] but que de (charitablement) descouurir ses secrets pour le soulagement, profit & vtilité des pauures malades: & parce außi qu’il y a plusieurs Chirurgiens qui sont desireux de cognoistre ceste doctrine & en recueillir le fruit, lesquels sont non seulement ignorans le langage Alemand, mais außi n’ont pas grande cognoissance de la langue Latine. Afin que tant les doctes que moins scauans puissent recueillir & tirer quelque profit & contentement de ceste dicte Chirurgie: ie l’ay mise & traduicte du Latin en nostre langage François, ce que ie n’ay faict de mot à mot, ains parafrastiquement, suyuant toutefois en tout & par tout l’intention de l’autheur le mieux qu’il m’a esté poßible selon la raison de l’art: car celuy qui l’a traduicte d’Alemand en Latin y a laissé des passages fort obscurs & difficiles, comme luy-mesme l’a confessé, si toutesfois c’est luy qui a faict les annotations en marge. I’en ay adiousté des autres auec fort amples expositions pour esclaircir & faire entendre toute ceste doctrine. Les Chirurgiens donc qui charitablement voudront tost guerir les pauures malades blessez ou affligez d’Vlceres, y verront assez de remedes fort propres & commodes & qui ne seront mal-aisez à aprester, de façon que i’espere que les doctes y trouueront quelque contentement, & les moins scauans y auront dequoy faire leur profit. Or d’autant que telles œuures sont non seulement vtiles au public, ains fort propres pour les maisons des grands Seigneurs & Dames esquelles à cause de la multitude des seruiteurs qui y sont & autres leurs subiets, il y a tousiours quelqu’vn qui en a besoin: specialement en celles où la charité est fort pratiquée au soin & solicitude des malades, comme elle est en la vostre (Ma Dame) estant issue de ces tant genereux, vertueux & charitables Pere & Mere, qui l’ont eu (& l’a encores graces à Dieu mondit Seigneur vostre pere) en telle & si singuliere recommandation, qu’il a tousiours postposé son profit & vtilité, à celuy du public, ayant secouru les pauures en toutes façons, specialement les malades: desquels i’ay veu madite [p. 6] Dame vostre mere estre si soigneuse, qu’elle n’espargnoit aucune chose à leur secours. Pour ceste raison (Ma Dame) ie m’asseure, d’autant que (comme a escrit nostre deuantdit Sainct docteur Chrysostome) disant que la Charité ou Amour est es hommes, ce que l’humeur est es herbes & aux arbres: car dict-il tout ainsi que les herbes naissent de l’humeur & croissent par icelle, ainsi les hommes font par amour: puis il adiouste, que l’humeur monte des racines en l’herbe, mais elle n’est point renuoyée de l’herbe en la racine, ains est transportée en la semence en haut: ainsi la charité est transmise & portée des pere & mere aux enfans. I’espere donc di-ie (ma Dame) qu’ayant receu de Dieu (par le moyen & ministere de mesdicts treshonorez Seigneur & Dame vos pere & mere) ceste source, fontaine & mere de toutes vertus, laquelle vous practiquez & faictes practiquer au soin & solicitude qu’auez des pauures malades, & qu’estes à present femme & compagne d’vn prince tresillustre & genereux qui en a pareil soin que vous: que prendrez en bonne part la hardiesse que i’ay prinse de vous dedier ce mien labeur, que i’ay pensé ne pouuoir offrir à autre qui l’acceptast de meilleur cœur que vous, qui representez celle à laquelle ie l’auois voué auec mon treshumble & perpetuel seruice, pour estre ministre & executeur de ses tant charitables desirs au soulagement des malades. Acceptez donc (Ma Dame) s’il vous plaist, ceste petite Pite que vous offre de son tresor & de tout son cœur, celuy qui n’ayant plus ample moyen, s’est außi voué pour iamais.

Vostre treshumble tresobeissant & tresfidele seruiteur Claude Dariot.